Par Manon Lotterie
Il y a deux ans, j’avais consacré un article retraçant la vie du passager japonais Masabumi Hosono[1], qui aurait survécu en prenant place à bord du canot numéro 10. Je m’étais pour cela appuyer sur plusieurs sources, incluant son propre témoignage ainsi que ceux des survivants de ce canot, un long article publié sur Encyclopedia Titanica[2] ainsi que des entretiens réalisés auprès de son petits-fils par la NHK dans le cadre d’une émission de télévision. Seulement, ma récente lecture du livre de Steven Schwankert sur les passagers chinois (dont vous pouvez retrouver un compte rendu dans le présent numéro) est venu mettre en doute une information que je tenais pourtant pour acquise.

Certains témoignages de passagers sauvés dans le canot numéro 10 mentionnent la présence d’une personne asiatique à bord, parfois décrite comme étant japonaise, ce qui corroborait ce qu’Hosono rapportait lui-même dans ses écrits. C’est donc assez naturellement que j’ai associé cet asiatique au passager japonais[3]. Pourtant, selon Schwankert, il ne serait pas le seul candidat possible puisque sur les six Chinois qui ont survécu au naufrage, un aurait pris place à bord de l’une des embarcations situées à l’arrière[4].
Les différents témoignages lus, analysés et recoupés que j’avais utilisés pour rédiger l’article dédié à Hosono laissaient assez peu de doutes sur le fait qu’il soit « l’asiatique » ayant suivi le jeune passager qui avait sauté dans le canot n°10[5]. Pourtant, selon Schwankert, le passager qui pris place dans le canot ne peut pas être Hosono, à cause de propos tenus par le steward du couple Straus, William Burke :
« Les femmes tout à l’avant m’ont dit : « il y a deux hommes ici au fond du canot. » J’ai répondu « vraiment ? » Je suis descendu dans le canot pour aller attraper ces deux hommes et en ai sorti un. J’ai constaté qu’il était, apparemment, japonais et ne savait pas parler anglais[6]. »
Cette information assez curieuse a de quoi interpeller, car Hosono avait étudié le russe à l’université de Tokyo et plusieurs éléments consignés dans son témoignage laissent entendre que, s’il n’était pas bilingue, il devait être en mesure de comprendre un peu la langue de Shakespeare.
Lorsqu’il embarque à bord du Titanic le 10 avril, il entame la rédaction d’une lettre destinée à sa femme… en anglais. Dans cette missive finalement rédigée en japonais, il mentionne à plusieurs reprises avoir eu des interactions avec des passagers de deuxième classe et des membres de l’équipage au début du naufrage, comme ce steward venu frapper à sa porte : « il me dit de me lever et d’aller sur le pont ». Un marin lui aurait également intimé « de descendre au pont de troisième classe », ce qu’il fit avant de rebrousser chemin, voyant que presque personne ne l’avait suivi. Lorsqu’il est arrêté par des membres de l’équipage voulant lui interdire l’accès à la deuxième classe, il ne semble pas éprouver de difficultés à expliquer qu’il en est un passager… et lorsqu’un dernier marin le somme de rester sur le pont inférieur, il « fai[t] semblant de ne pas entendre[7] ». Bref, ces quelques interactions laissent supposer que même s’il ne parlait pas correctement l’anglais, il était en mesure d’en comprendre une partie.
Pourquoi donc Burke a-t-il certifié que cet homme, apparemment Japonais, ne comprenait pas l’anglais ? Ceci est pour le moins curieux ! Hosono était-il surpris, ou choqué par le cours des événements qu’il était en train de vivre (lui qui s’était préparé à mourir) ? Événements qui l’aurait laissé à ce moment dans un état d’hébétude ? A-t-il entendu ce que lui disait Burke ? Ou ne l’a-t-il pas compris du fait d’un accent prononcé, ou de certains termes employés, qui restent du domaine du maritime ? Ce sont autant d’éléments d’explication possibles à cette l’affirmation du steward des Straus…
Par ailleurs, Steven Schwankert place volontiers le Chinois Cheong Foo comme occupant du canot n°10 à la place d’Hosono. Ses recherches ont révélé que ce dernier était certainement analphabète en anglais, peut-être même en chinois. Ce détail collerait d’avantage avec la scène décrite par William Burke. Cependant, même si Cheong Foo ne savait pas écrire, il serait logique qu’il puisse être en mesure de parler un minimum l’anglais, puisqu’il travaillait pour des compagnies au départ d’Amérique ou du Royaume-Uni.
Qu’en est-il du canot n°13 ? C’est celui où a pris place Lawrence Beesley, connu pour avoir rédigé un récit très complet des événements – notamment de son canot qui fut à deux doigts d’être écrasé par le n°15 ! Plusieurs témoignages font cas de passagers ayant sauté dans le canot au moment de sa mise à l’eau – Beesley le fit sur invitation d’un officier. Le marin Frank Oliver Evans, qui se trouvait à bord du canot n°13, déclara lors de la Commission d’enquête américaine qu’un étranger avait délibérément sauté dans la chaloupe depuis le pont A, sans précision sur sa nationalité[8]. Frederick Dent Ray, qui était dans la même embarcation, se fait plus précis dans ses déclarations au sénateur Smith :
« Il y avait un Japonais. Je me souviens, très bien, d’un Japonais qui était là. Je n’ai aucune idée, parce que je ne pouvais pas faire la distinction entre les passagers de seconde et de troisième classe[9]. »
Ce sont les seuls témoignages mentionnant la présence d’un passager étranger à bord de cette embarcation, et si quelques éléments coïncident avec la mise à l’eau du canot numéro 10 – les hommes sautant du pont des embarcations, les éléments sont biens trop maigres pour en faire une certitude. De plus, à aucun moment dans sa missive, Hosono ne mentionne un accident évité de justesse. Au vu de son récit très détaillé des événements de la nuit, cela semble surprenant qu’il ait pu faire l’impasse sur cette scène qui aurait pu lui être fatale !
Dans son livre, Schwankert avance également l’hypothèse que les huit Chinois sont restés ensemble aussi longtemps que possible pour maximiser leurs chances de survie – ce qui expliquerait que quatre d’entre eux aient embarqué dans le radeau C, tandis que trois autres se sont retrouvés à la mer. Il suggère également qu’ils passèrent très peu de temps sur le pont des embarcations, et place leur arrivée près des canots arrière aux alentours de 1 h 40, moment où de plus en plus de passagers de troisième classe atteignaient les lieux. Si les Chinois sont bien arrivés à cette heure près des canots arrière, cela aurait effectivement pu laisser le temps à Cheong Foo de monter dans le n°10, affalé vers 1 h 45. Seulement, Schwankert avance que le canot n°13 a été mis à l’eau vers 1 h 15, où seul Hosono aurait pu prendre place puisque la présence des Chinois sur les lieux étaient selon lui quasiment impossible à ce moment… sauf que ce canot a été mis à l’eau 25 min plus tard, vers 1 h 40, probablement quelques instants avant le canot n°10. Son analyse et ses certitudes deviennent donc caduques, et méritaient une nouvelle étude.
Hosono était-il donc bien dans le canot n°10 ? Il semblerait que ce soit le candidat le plus probable et ce, malgré l’étonnante déclaration de Burke. L’un des six Chinois aurait alors pris place dans le canot n°13, une embarcation bondée passée à un cheveu d’un drame certain. Il n’est pas étonnant que la présence d’un étranger à bord ne soit pas l’élément qui ait marqué leurs esprits cette nuit-là. Le survivant chinois n’ayant jamais témoigné, nous ne pouvons qu’avancer des arguments, émettre des hypothèses et suppositions, sans garantie de réponse.
[1] « Masabumi Hosono, l’honneur avant tout », Latitude 41, n°99, printemps 2024.
[2] « The Last of the Last. How Masabumi Hosono’s Night was Forgotten », Margaret Mehl sur Encyclopedia Titanica, 2003.
[3] Je ne suis d’ailleurs pas la seule dans ce cas puisque les travaux de Bill Wormstedt et de son équipe le placent également dans ce canot.
[4] Cheong Foo serait le candidat le plus probable selon Steven Schwankert. Quatre autres ont survécu à bord du radeau C, tandis que le dernier, accroché à une porte en bois, a été repêché par Lowe.
[5] C’est dans ce canot qu’un officier – probablement Wilde – déclara aux hommes qu’il restait encore « deux places pour ramer ». Plusieurs témoins, dont Hosono lui-même, notèrent la présence d’un « arménien », qui pourrait être Neshan Krekorian. Lui-même aurait répondu le seul mot « armenian » à une question qui lui fut posée dans le canot, notifiant certainement à son interlocuteur qu’il ne comprenait pas l’anglais.
[6] Témoignage de William Burke à la Commission d’enquête américaine.
[7] Lettre de Masabumi Hosono à sa femme Toyo, rédigée à bord du Carpathia. La transcription en japonais est disponible sur Wikimedia Commons.
[8] Témoignage de Frank Oliver Evans à la Commission d’enquête américaine.
[9] Témoignage de Frederick Dent Ray à la Commission d’enquête américaine.
